Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/489

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discrétion que l’on pratique en ce pays-ci, et je ne la louai que modestement. Je fis pourtant bien paroître qu’elle m’avoit touché dans le cœœur et que j’eusse bien souhaité d’avoir une semblable maîtresse. Je ne m’en allai que le plus tard qu’il me fut possible, et je promis encore, en partant, de visiter quelques autres seigneurs, ce que je fis avec beaucoup de soin. Il faut avouer que Nays est belle ; mais Émilie a aussi des attraits qui font que, lorsque l’on ne voit plus Nays, l’on ne songe qu’à Émilie. Je ne me contentois pas de toutes mes anciennes jouissances ; j’eusse bien voulu encore avoir celle-ci, si c’eût été une chose possible ; mais il me sembloit quelquefois que l’on n’y pouvoit parvenir que par le mariage. D’épouser Émilie, c’étoit une mauvaise affaire, n’ayant autres richesses que celles qui étoient fondées sur un procès qui pouvoit être aussitôt perdu que gagné, au lieu qu’en effet sa pauvreté étoit alors manifeste. Néanmoins, je croyois que, si je voulois avoir quelque plaisir, il falloit feindre de l’aimer pour mariage ; si bien que je parlois souvent d’elle à Salviati, et lui disois qu’il ne falloit pas souffrir qu’elle se rendît religieuse ; qu’aussi bien n’étoit-ce pas une véritable dévotion qui l’y portoit, puisqu’elle ne le faisoit que pour ne pouvoir être mariée selon ses ambitions et celles de sa mère ; qu’au reste elle avoit tant de mérites que plusieurs personnes de qualité la prendroient librement, sans demander autre douaire que sa vertu. Je me découvrois après cela de telle sorte que je faisois connoître que je parlois de moi, dont cet homme étoit bien aise, et je pense qu’il en avertit Lucinde. Or parce qu’à toutes les fois que j’allois chez elle je ne voyois pas Émilie, ou bien je ne lui parlois que tout haut devant cette mère, cette contrainte m’étoit fort fâcheuse, à moi qui ai accoutumé de parler quelquefois aux filles en particulier, à la mode de France. Je ne lui pouvois raconter mon amour ; il n’y avoit que mes yeux qui parloient ; mais, dans ces pays, une simple œœillade ou une petite action en disent souvent davantage que les plus longs entretiens des autres nations. Je n’étois pas pourtant satisfait, et j’étois résolu de lui écrire et de prier Salviati de lui faire tenir mes lettres. De faire aussi une lettre d’amour en sa vraie forme, cela me sembloit trop hardi pour la première fois. Je fis seulement un discours où j’introduisois un berger qui