Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/491

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gieuse : elle me dit que cela continuoit, parce qu’elle ne croyoit pas que jamais personne songeât à épouser une fille si malheureuse qu’elle. Il vous faut tout dire, brave Raymond ; je lui repartis alors qu’elle valoit mieux mille fois que quantité de dames qui avoient la fortune plus prospère, et que, si elle me vouloit aimer, je tâcherois de faire cesser ses malheurs et de la rendre la plus contente de la terre. Je lui parlai en ces termes et rien davantage ; et, comme elle s’imagina que je lui promettois de l’épouser, elle me jura aussi de récompenser dignement mon affection. Je lui baisai les mains et les bras tant de fois que je voulus, mais, pour la bouche, je n’y sçus parvenir qu’un seul coup. Je voulus faire après mes efforts en autre lieu, car, nous autres guerriers, nous sçavons qu’il y a des places qui sont plus foibles en un endroit qu’en l’autre. Je tâchai de lui manier le sein, à quoi je réussis deux ou trois fois. J’eusse bien eu envie de passer plus outre et d’avoir d’elle à l’heure même tout ce que j’en pouvois espérer, car, en amour, il n’est rien que de prendre tandis que la fortune nous rit : il vaut mieux avoir dès aujourd’hui ce que l’on ne sçait si on le pourra avoir demain. Néanmoins je trouvai que j’étois fort loin de mon compte : elle me dit que je ne la verrois jamais si je ne vivois d’une autre sorte ; que je me devois contenter du hasard où elle s’étoit mise pour parler seulement à moi, qui étoit si grand, que, si l’on le sçavoit, cela seroit capable de la déshonorer. Je ne la voulus point violenter, parce que je croyois que cela m’eût été inutile ; et, lorsqu’elle m’eût fait entendre qu’il étoit heure de se retirer, je m’en allai aussi doucement comme j’étois venu ; et il falloit que tout le monde fût endormi là dedans ou que les serviteurs et les servantes fussent de son complot, car je n’entendis jamais personne. Je ne voulus point découvrir à Salviati que j’avois été chez elle ; il me suffisoit d’être heureux, sans me soucier que les autres le sçussent. Il croyoit bien que j’étois aimé d’Émilie, m’ayant rendu une de ses lettres ; mais je ne l’avois pas ouverte devant lui, pour lui montrer ce qu’elle contenoit. Néanmoins il me disoit franchement qu’il ne doutoit point que cette belle n’eût envie de me témoigner toute sorte d’affection en récompense de la mienne, à cause qu’elle étoit extrêmement aise de trouver une personne de mérite qui l’épousât et la