Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/60

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lemens, et son plus grand contentement étoit d’y passer toujours ses voisines ; de sorte que, quand elle voyoit que quelqu’une avoit une robe à la mode ou quelque autre chose, elle enrageoit de n’en avoir point aussi : c’étoit alors qu’il falloit bien nécessairement qu’elle se portât à une extrémité très fâcheuse ; car elle étoit contrainte de faire des caresses extraordinaires à son mari, pour tirer la moelle de sa bourse. Ah ! mon fils, mon mignon, disoit-elle en le baisant, endureras-tu toujours que cette petite gueuse du coin de notre rue, qui étoit au cagnard[1] il n’y à pas longtemps, me morgue quand elle me rencontre, comme si je n’étois rien à sa comparaison, à cause qu’elle a une plus belle robe que moi ? Souffriras-tu toujours que je ne paroisse qu’un torchon au prix d’elle, et qu’étant en sa compagnie l’on me prenne pour sa chambrillon ? Ne sçais-tu pas que la charge qu’a son mari n’est pas si honorable que la tienne et qu’elle ne vaut que douze mille francs, au lieu que celle que tu as, étant loyalement appréciée, en vaudroit plus de quinze mille ? Je n’ai point eu de robe ni de jupe depuis celle de mon mariage ; donne-moi pour en avoir d’autres.

Voilà les discours qu’en ses nécessités elle tenoit à son mari ; et, l’ayant sçu amadouer, lui promettant de lui obéir en toutes choses dorénavant, elle obtenoit quelquefois tout ce qu’elle vouloit de lui.

Voulant donc un jour avoir un collier de plus grosses perles qu’elle n’avoit, elle résolut d’aller a son secours ordinaire ; mais monsieur étoit alors d’une humeur si revêche, qu’il la rabroua comme elle méritoit. La douceur ne lui pouvant servir de rien, elle vola à l’autre extrémité et commença de chanter pouille à son mari : elle lui reprocha que, sans elle, il eût été à l’hôpital ; que les moyens qu’elle lui avoit apportés l’avoient relevé du fumier, et que cependant il ne lui vouloit pas bailler une chétive somme d’argent dont elle avoit nécessairement affaire. Elle lui représenta qu’il n’étoit fils que d’un paysan, et qu’en sa jeunesse il avoit porté la hotte aux vendanges. Pour se revanger, il lui dit que les villageois, gens simples et sans méchanceté, valoient bien les marchands trompeurs, comme étoit son père. La-dessus, il lui déduisit

  1. Chenil