Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/61

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les fraudes et les usures du défunt sire ; ce qui la mit en colère davantage. Comment, vilain, dit-elle en faisant le pot à deux anses, tu es donc si audacieux que de médire de celui qui a pris tant de peine à acquérir le bien dont tu jouis ? Ah ! par sainte Barbe ! les marchands sont bien plus à priser que des coquins de procureurs comme toi. Tu t’es vanté que la plupart du bien que tu possèdes a été gagné par ton industrie ; mais tu mens, faux traître ! tout vient de mon pauvre père, de qui Dieu ait l’âme. Hélas ! continua-t-elle en pleurant, il fit une grande faute de me donner à un juif comme tu es. Après ceci, elle lui reprocha que le peu qu’il avoit de son côté n’avoit encore été acquis que par des larcins qu’il avoit exercés sur ses parties, et lui dit ensuite tous ses péchés si ouvertement, que, s’il eût eu envie d’aller à confesse à l’heure même, il eût fallut seulement qu’il l’eût écoutée, pour apprendre tout au long de quelles choses il se devoit accuser devant le prêtre. C’étoit la une belle commodité ; il n’avoit qu’à la battre la veille des bonnes fêtes, s’il avoit envie de se remémorer en quoi il avoit péché, et le miroir de confession ne lui étoit pas nécessaire.

Un villageois étoit alors dans l’étude avec le clerc, où il entendit, entre autres discours, que ma maîtresse disoit à son mari qu’il l’avoit trompé depuis peu, et lui avoit fait payer six écus de quelque expédition qui n’en valoit pas un. Son intérêt le pressant, il entra tout échauffé au lieu où se faisoit la dispute. Et s’écria : Monsieur mon procureur, rendez-moi cinq écus que vous avez pris plus qu’il ne vous faut ; voilà votre femme qui vous le témoigne. Mon maître, assez empêché d’ailleurs, ne lui répondit point. Il redoubla alors ses cris ; et cependant ma maîtresse cessa les siens, qui lui avoient presque écorché la gorge, et, lui laissant vider le nouveau différend, elle sortit de la maison tellement en fougue, que ses yeux eussent épouvanté ceux qui l’eussent fixement regardée. Moi, qui la suivois toujours par la ville autant que son ombre, je n’y manquai pas encore à cette fois-là ; j’entrai avec elle chez un de ses parens, où elle publia la méchanceté et l’avarice de son mari, et dit pour conclusion qu’elle vouloit être séparée. Le parent, qui entendoit le tric-trac de la pratique, fit faire les procédures.

Enfin, parce qu’elle étoit amie du lieutenant civil de ce