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DEUXIÈME PARTIE.

jure à sa mère expirante ; et si Léonce veut conserver mon estime de ce souvenir d’amour qui nous est cher encore au milieu de nos regrets, s’il le veut, il ne troublera point le repos de Mathilde, il n’altérera jamais le respect qu’elle doit à la mémoire de sa mère. Femme trop malheureuse ! dont Léonce n’a point craint de déchirer le cœur, je me rends garant de l’accomplissement de vos souhaits ; écoutez-moi de grâce, n’écoutez plus que moi seule. — Oui, dit madame de Vernon d’une voix à peine intelligible, je t’entends, Delphine, je te bénis : la bénédiction des morts est toujours sainte, reçois-la ; viens près de moi… » Elle posa sa tête sur l’épaule de Delphine. Léonce, en voyant ce spectacle, tombe à genoux au pied du lit de madame de Vernon, et s’écrie : « Oui, je suis un misérable furieux ; oui, Delphine est un ange ; pardonnez-moi, pour qu’elle me pardonne ; pardonnez-moi le mal que j’ai pu faire. — Entendez-vous, Sophie ? dit madame d’Albémar à madame de Vernon, qui ne répondait plus rien à Léonce ; entendez-vous ? son injustice est déjà passée, il revient à vous. — Oui, répondit Léonce, il revient à vous, et peut-être il va mourir… » En effet, tant d’agitations, un voyage si long au milieu de l’hiver et sans aucun repos, l’avaient jeté dans un tel état, qu’il tomba sans connaissance devant nous.

Jugez de mon effroi, jugez de ce qu’éprouvait Delphine ! Les mains déjà glacées de madame de Vernon retenaient les siennes ; elle ne pouvait s’en éloigner, et cependant elle voyait devant elle Léonce étendu comme sans vie sur le plancher. Madame de Vernon, au milieu des convulsions de l’agonie, saisit encore une fois la main de Delphine avant d’expirer. Delphine, dans un état impossible à dépeindre, soutenait dans ses bras le corps de son amie et me répétait, les yeux fixés sur Léonce : « Madame de Lebensei, juste ciel ! vit-il encore ?… dites-le-moi » À mes cris, madame de Mondoville arriva précipitamment ; sa mère ne vivait plus, et son mari, qu’elle croyait en Espagne, était sans connaissance devant ses yeux : elle attribua son état au saisissement causé par la mort de sa mère ; et, profondément touchée de le voir ainsi, elle montra, pour le secourir, une présence d’esprit et une sensibilité qui pouvaient intéresser à elle.

On transporta Léonce dans une autre chambre ; Delphine était restée, pendant ce temps, immobile et dans l’égarement. Son amie, qui n’était plus, reposait toujours sur son sein. Elle m’interrogeait des yeux sur ce que je pensais de l’état de Léonce ; je l’assurai qu’il serait bientôt rétabli, et que l’émotion et la