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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.


— Lyon, le 20 mai.

Je suis allé à l’église d’Ainay, bâtie au confluent du Rhône et de la Saône, à peu près sur le lieu où soixante nations gauloises (j’ai regret de le dire) élevèrent en commun un autel à Auguste. Leur justification est dans le mot soixante. Que pouvaient soixante nations contre une seule, et celle-là guidée par des chefs aristocrates préservés de la puérilité des seigneurs de Venise par trois cents triomphes ? César fut le roué par excellence de cette civilisation de Rome.

On vous montrera au musée un bas-relief célèbre qui ornait autrefois la façade de l’église d’Ainay : il représente trois femmes (les déesses mères) ; celle du milieu tient une corne d’abondance.

Plusieurs pilastres de cette église ont des chapiteaux historiés. On voit, à droite de l’autel, Adam et Ève tentés par le diable.

Il faut examiner, près du sanctuaire, les quatre énormes colonnes de granit, qui avant d’être sciées formaient deux colonnes d’environ vingt-cinq pieds de hauteur. Mais ont-elles été sciées ? Chaque savant se moque de celui qui l’a précédé, et dit le contraire ; et ainsi de suite jusqu’à la fin du monde, ou des académies. Je conseille au lecteur de ne croire que ce qu’il voit, le fait matériel ; tout le reste change tous les trente ans, suivant la mode qui règne dans la science. Ces colonnes appartenaient, dit-on, à l’autel élevé en l’honneur d’Auguste par les soixante nations ; on y sacrifia le 10 août de l’an 742 de Rome, onze ans avant l’ère chrétienne.

Le mélange de ces nobles fragments de l’antiquité avec le gothique jette toujours mon âme dans la sensation du mépris, chose désagréable. Je ne suis pas assez chrétien.

Caligula institua ou rétablit des jeux qui se célébraient auprès de cet autel d’Auguste ; et, s’il faut en croire Suétone et Juvénal, il y mit le cachet de sa folie. On distribuait des prix d’éloquence, mais les vaincus étaient obligés de fournir ces prix, et