Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/204

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ŒUVRES DE STENDHAL.

seil, et, après dîner, j’ai offert à mon nouvel ami des cigares, tels que personne peut-être n’en eut jamais de semblables à Valence. Il accepte avec joie, mais bientôt il m’avoue qu’ils lui semblent bien faibles.

— Tâtez-moi de ceci, m’a-t-il dit, en me mettant sous le nez des cigares de tabac sarde, je crois, et d’une âcreté exécrable.

Il m’a parlé de Mandrin. Ce brave contrebandier ne manqua ni d’audace ni d’esprit, et, à ce titre, sa mémoire vit dans le cœur des peuples, quoique immoral. C’est que les peuples veulent être amusés pour le moins autant que servis : voyez la gloire des conquérants. Mandrin eut cent fois plus de talent militaire que tous les généraux de son temps, et finit noblement sur l’échafaud à Valence.

Vous savez qu’avant la révolution il y avait ici un tribunal de sang, grassement payé par les fermiers généraux, et qui se chargeait de faire bonne et prompte justice des contrebandiers. M. Turgot, en cherchant à supprimer les douanes de province, malgré les cris des courtisans de Louis XVI et de tous les hommes à argent de l’époque, rendit un service immense à la moralité de la nation. Et je rappelle ce service, un peu hors de propos je l’avoue, parce que les peuples sont sujets à oublier leurs bienfaiteurs, quand ceux-ci n’ont pas laissé de successeurs pour les prôner. Charles X et Louis XVIII vantaient Henri IV et vivaient de sa gloire. Mais, quant aux hommes du rang intellectuel de Turgot, plus le service qui détruit un abus est complet, plus vite il est oublié : et même, cinquante ans encore après leur mort, la bonne compagnie cherche à leur donner des ridicules ; car elle profitait de l’abus, et craint pour les abus survivants.


— 12 juin.

(Sur le bateau à vapeur, vis-à-vis Montélimart.)

Je suis dans l’enchantement des rives du Rhône. Le plaisir me donne du courage ; je ne sais où trouver des termes pru-