Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/343

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Nantes est pour moi le pays des rencontres : j’ai trouvé à la Bourse un capitaine de navire, jadis mon compagnon de croisière douanière à la Martinique. Il vient de passer trois ans dans la Baltique et à Saint-Pétersbourg.

— Serons-nous cosaques ? lui dis-je.

— L’empereur N…, me répondit-il, est homme d’esprit, et serait fort distingué comme simple particulier. Ce souverain, le plus bel homme de son empire, en est aussi l’un des plus braves ; mais il est comme le lièvre de la Fontaine, la crainte le ronge. Dans tout homme d’esprit, et il y en a beaucoup à Pétersbourg, il voit un ennemi ; tant il est difficile d’avoir assez de force de caractère pour résister à la possession du pouvoir absolu.

1° Le czar est furieux contre la France ; la liberté de la presse lui donne des convulsions, et il n’a pas vingt millions de francs au service de sa colère. Le ministre des finances Kankrin est homme de talent, et c’est à peine s’il parvient à joindre les deux bouts, et en faisant jeter les hauts cris à tout le monde.

2° L’empereur ne veut pas qu’il y ait en Russie des maris trompés. Un jeune officier voit-il trop souvent une femme aimable, la police le fait appeler, et l’avertit de discontinuer ses visites. S’il ne tient compte de l’avis, on l’exile ; et enfin un amour extrêmement passionné pourrait conduire jusqu’en Sibérie : rien ne dépite autant la jeune noblesse. D’ordinaire les souverains absolus savent qu’ils ne se soutiennent qu’en partageant avec leur noblesse le plaisir de jouir des abus. Saint-Simon vous dira que Louis XIV donnait de grosses pensions à toute sa cour ; et, quoique ridiculement dévot, il ne prétendit jamais mettre obstacle à l’existence des maris trompés. Le duc de Villeroy, son plus intime courtisan, avait une liaison publique avec la gouvernante des enfants de France.

D’ailleurs le czar, fort beau de sa personne, est un peu comme nos préfets de France, qui prêchent la religion dans leurs salons et ne vont pas à la messe.