Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, II, Lévy, 1854.djvu/108

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
102
ŒUVRES DE STENDHAL.

franche et élevée, ils sont arrivés à Beaucaire, chassés de Naples par la peur du choléra. Tout ceci est facile à dire, voici qui l’est moins. Quand ils quittèrent leur patrie, ils voyageaient de compagnie dans deux voitures : à peine furent-ils arrivés à cent lieues de leur pays, à Brixen sur la frontière d’Italie, que Munch, qui a l’esprit le plus original, dit à son ami :

« — Vous faites la cour à ma femme… Non, ne le niez point. Mon très-cher ami, vous allez faire tout au monde pour me tromper. Cela convient-il à des amis d’enfance, se tromper ? D’un autre côté, faudra-t-il renoncer au beau voyage de dix-huit mois que nous devons faire ensemble ? Pour moi, je ne supporterais pas les soirées solitaires, et sans vous je ne voyagerais pas. Mais, si vous entreprenez de me souffler ma femme qui est fort jolie, la vôtre est charmante, et je m’efforcerai peut-être de jouer le même rôle auprès d’elle. Quand nous nous ferions les plus beaux serments du monde, il n’en serait pas autrement ; la force des choses veut que chacun de nous cherche à plaire à la femme de son ami intime, et nous retournerons certainement brouillés à mort dans notre ville. Ce sera là un beau fruit de notre voyage, pour nous, qui sommes amis intimes depuis l’école où l’on nous montrait à lire. Nous sommes à trente lieues de Vérone, où nous arriverons demain soir ; nous y passerons vingt-quatre heures pour voir les galeries et les antiquités ; le jour suivant nous quitterons cette belle ville. Eh bien ! à partir de ce jour-là, changeons de femme ; madame Sharen s’appellera partout madame Munch, comme madame Munch s’appellera madame Sharen. Au retour précisément à Vérone, ville par laquelle nous devons repasser, chaque dame reviendra à son maître légitime. Et jamais un mot de ce qui se sera passé !

Cette proposition était faite avec une bonhomie unique, en présence des deux dames : il y eut un silence complet de vingt-quatre heures. Munch seul osait parler, il disait à son ami : « Si tes idées bourgeoises font obstacle à mon projet, séparons-nous à l’instant. Mais si, en vrais et nobles fils de la Germanie, dé-