Page:Stendhal - Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, Lévy, 1854.djvu/25

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donnant des sons gradués d’une manière si flatteuse pour l’oreille, et joués avec un ensemble si parfait. La plus belle ouverture de Lulli, telle que l’entendait Louis XIV au milieu de sa cour, vous ferait fuir à l’autre bout de Paris. Ceci me rappelle quelques compositeurs allemands et français qui ont voulu, de nos jours, nous donner le même genre de plaisir à coups de timbales ; mais ce n’est plus la faute de l’orchestre. Chacun des musiciens qui composent celui de l’Opéra, pris à part, joue fort bien : ils ne sont que trop habiles ; c’est ce qui donne à ces cruels compositeurs le moyen de mettre nos oreilles au supplice.

Ils oublient, ces compositeurs, que dans les arts rien ne vit que ce qui donne continuellement du plaisir. Ils ont pu séduire facilement la partie nombreuse du public qui ne trouve aucune jouissance directe à la musique, et qui n’y cherche, comme dans les autres beaux-arts, qu’une occasion de bien parler et de s’extasier. Ces beaux diseurs insensibles ont égaré quelques véritables amateurs , mais tout cet épisode de l’histoire de la musique retombera bientôt dans le profond oubli qu’il mérite, et les ouvrages de nos grands maîtres actuels tiendront, dans cinquante ans, fidèle compagnie à ceux de ce Rameau que nous admirions tant il y a cinquante ans : encore Rameau avait-il pillé en Italie un bon nombre d’airs charmants qui ne furent pas tout à fait étouffés par son art barbare.

Au reste, la secte de musiciens qui vous excède à Paris, et dont vous vous plaignez si fort dans votre lettre, existe depuis longues années : elle est le produit naturel de beaucoup de patience réunie à un cœur froid, et à la malheureuse idée de s’appliquer aux arts. La même espèce de gens nuit à la peinture : ce furent eux qui, après Vasari, inondè-