Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/123

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Sénèque, supportait tout, endurait tout avec une incroyable résignation.

« — Vois-tu, petit Martin ? — me disait cette naïve et bonne créature. — J’ai ici le manger, le coucher, l’abri, les vêtements ; j’ai le loisir de lire mon Sénèque en écumant le pot au feu ou en faisant mijoter le ragoût de la mère Major et de ce… (ici Léonidas, baissant la voix, regardait avec inquiétude et effroi de côté et d’autre de crainte d’être entendu) de ce grand scélérat de Poireau qui m’a pris en grippe, comme autrefois dans ma classe les cancres… m’abhorraient par jalousie de mes succès… mais, ça m’est égal,… j’y suis fait, et je bénis chaque jour l’habitude que j’ai prise de recevoir toute sorte de horions depuis ma plus tendre enfance, et puis, vois-tu ? petit Martin, tout n’est pas roses dans la vie, et quand je me souviens qu’après avoir en vain travaillé comme un nègre pendant mon enfance et ma première jeunesse, je suis resté deux jours sans pain, sans abri, et que, de désespoir, je me suis jeté à l’eau, je n’ose pas accuser le sort… quant à me revancher, — ajoutait-il, avec un soupir de regret et de confusion, — je suis fort comme une puce et poltron comme un lapin… La mère Major m’aplatirait d’un coup de ses gros poings, et Poireau me briserait d’un coup de ses grands pieds ; mais comme il faut pourtant, après tout, que justice se fasse ! mais comme il est pour les opprimés une Providence vengeresse ! — reprenait Léonidas, d’un ton à la fois solennel et triomphant, — comme un lauréat de l’Université, couronné et embrassé cent fois par S. E. Mgr. le ministre de l’instruction publique au son des fanfares