Page:Sue - Martin l'enfant trouvé, vol. 3-4.djvu/54

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» Au moment de la composition, il me vint une pensée monstrueuse ;… je me rappelai la sacrilège proposition du cancre : — de jouter de barbarismes ; — oui, Martin, un moment je songeai à faire un discours latin si détestable, que toute chance de succès me fût enlevée : j’échappais ainsi à l’ovation tant redoutée… mais je reculai devant cette lâcheté.

» Le jour fatal arriva, omnia patienter ferenda (il faut tout supporter avec patience), me dis-je en endossant l’unique habit de mon père, l’habit barbeau des grands jours. (Mon pauvre oncle, le petit tailleur, était mort ; sans cela, quel habit il m’eût coupé dans son plus bel Elbeuf !) Cet habit trop petit pour moi, et dont les manches me venaient à peine aux poignets, faisait paraître mes mains deux fois plus grosses et plus rouges ; j’avais au cou une cravate à coins brodés, enroulée en corde, un gilet à raie, de couleur problématique, taillé dans quelque jupon de feu ma mère, un étroit pantalon de nankin blanchâtre, qui m’allait à la cheville, des bas de laine noire et des souliers de boursier (les souliers de charretiers sont des escarpins auprès de cela). Plantez sur cet accoutrement la figure timide et effarouchée que vous me connaissez, mon cher Martin, et voyez-moi, accompagné de M. Raymond et de mon père, qui retrouvait, disait-il, ses jambes de quinze ans… monter en fiacre pour me rendre au supplice… c’est-à-dire à la Sorbonne où se distribuent les prix du grand concours.

» J’ai le droit d’avoir été et d’être poltron toute ma vie, car j’ai montré ce jour-là un courage héroïque.