Page:Swift - Gulliver, traduction Desfontaines, 1832.djvu/306

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bliger à retirer ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accens si variés, que je commençai à croire qu’il parlait un langage qui lui était propre, et qu’il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.

Sur ces entrefaites arriva un autre cheval qui salua le premier très-poliment ; l’un et l’autre se firent des honnêtetés réciproques, et se mirent à hennir en cent façons différentes, qui semblaient former des sons articulés : ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s’ils eussent voulu conférer sur quelque chose ; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte, semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes ; mais ils avaient toujours l’œil sur moi, comme s’ils eussent pris garde que je ne m’enfuisse.

Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-même : Puisqu’en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.

Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d’avancer dans le pays jusqu’à ce que j’eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu’il leur plairait ; mais