Page:Taine - Les Origines de la France contemporaine, t. 2, 1910.djvu/144

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en corps venant le recevoir, sa voiture arrêtée par la foule, les rues comblées, les fenêtres, les escaliers et les balcons chargés d’admirateurs, au théâtre une salle enivrée qui ne cesse de l’applaudir, au dehors un peuple entier qui le reconduit avec des vivats, dans ses salons une affluence aussi continue que chez le roi, de grands seigneurs pressés contre la porte et tendant l’oreille pour saisir un de ses mots, de grandes dames debout sur la pointe du pied épiant son moindre geste[1]. « Pour concevoir ce que j’éprouvais, dit un des assistants, il faudrait être dans l’atmosphère où je vivais : c’était celle de l’enthousiasme. » — « Je lui ai parlé », ce seul mot faisait alors du premier venu un personnage. En effet, il avait vu le merveilleux chef d’orchestre qui, depuis cinquante ans, menait le bal tourbillonnant des idées graves ou court-vêtues, et qui, toujours en scène, toujours en tête, conducteur reconnu de la conversation universelle, fournissait les motifs, donnait le ton, marquait la mesure, imprimait l’élan et lançait le premier coup d’archet.

III

Notez les cris qui l’accueillent : « Vive l’auteur de la Henriade, le défenseur des Calas, l’auteur de la Pucelle ! » Personne aujourd’hui ne pousserait le premier ni surtout le dernier bravo. Ceci nous indique la

  1. Grimm, Correspondance littéraire, IV, 176. — Comte de Ségur, Mémoires, I, 113.