Page:Taxil, Mémoires d'une ex-palladiste parfaite, initiée, indépendante.djvu/228

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Tout-à-coup, il s’élança vers un cabinet où l’on m’avait toujours défendu d’entrer.

— Où vas-tu ? que fais-tu ? demanda mon père, vivement.

— C’est Raphaël qui la tient ! fit-il ; nous allons bien voir !…

Et il se précipita dans le cabinet. Un instant après, il en ressortait, tenant une petite fiole. Cette fois, je ne riais plus ; je lui voyais un visage sombre, et mon père eut un geste de commandement, pour me faire comprendre de ne pas bouger.

— Papa, mon oncle, je vous en prie, dis-je, pardonnez-moi ; je n’ai pas voulu vous causer du chagrin. J’ai plaisanté, tout simplement, je vous assure… Mon oncle, je serais désolée, vois-tu, si tu continuais à être fâché. Pardonne-moi !…

Il était grave, à présent, même solennel ; je n’y comprenais plus rien.

— Pauvre enfant, me dit-il, tu n’es nullement coupable ; je n’ai rien à te pardonner. Non, va, chère petite, tu n’es pas responsable. Assieds-toi ; nous laissons la leçon pour aujourd’hui ; je vais chasser le maléakh…

Je ramassai une des chaises, et je m’assis à l’endroit qu’il me désignait, au milieu de la chambre ; mon père écartait les meubles.

J’étais émue ; mais, au fond, cela m’intriguait, cet étrange préambule ; je me demandais à quoi mon oncle voulait en venir, avec sa fiole.

Il la déboucha et versa quelques gouttes du contenu dans le creux de sa main ; c’était quelque chose d’huileux ; puis, il frotta, en s’enduisant, ses lèvres, son nez, ses paupières, et, avec un doigt, le creux de ses oreilles, pendant qu’il murmurait des mots inintelligibles. Mon père lui répondait dans la même langue. C’était un dialogue récité.

Ensuite, il se mit à tourner autour de moi, en faisant de larges enjambées, et il s’arrêtait quelques instants, à chaque septième pas ; alors, mon père tournait trois fois sur lui-même.

Cette manœuvre dura plusieurs minutes. En ce temps-là, je n’eus pas pu dire combien d’enjambées mon oncle fit ainsi, ni combien de fois mon père tourna en pivot car j’avais en tête toute autre préoccupation que celle de compter. Plus tard, j’ai su quelle était cette opération rituelle : le principal exorciste luciférien effectue en rond onze fois sept pas, et son assistant effectue ses trois tours sur lui-même à onze reprises. Alors, je ne savais que penser de ce manège ; mon inquiétude augmentait ; certes, je n’avais plus la moindre envie de rire.

Mon oncle, à la fin, se coucha de tout son long par terre et approcha ses lèvres huileuses du bout de mon pied droit ; il souffla très fort et