Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/145

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


le plus d’ardeur ; elle se servait de ses chevaux, de ses domestiques, de son argenterie, de son palanquin. Comment ne pas expliquer de pareils faits par quelque secret engagement ? comment les deux sœurs du major, auxquelles il en revenait toujours quelque chose, ne se seraient-elles pas imaginé que leur frère allait incessamment contracter les nœuds de l’hymen ?

Mais ces ruses et ces manéges ne faisaient rien sur l’impassible Dobbin, qui conservait un sang-froid des plus désolants. Il éclatait de rire si parfois un de ses camarades s’avisait de le railler sur l’attention non équivoque que lui accordait miss Glorvina.

« Vous ne voyez pas, disait-il, que ce qu’elle en fait, c’est uniquement pour s’entretenir la main ; elle s’exerce sur moi tout comme sur le piano de mistress Tozer ; elle prend ce qu’elle rencontre sous sa main, et voilà tout. Je suis trop vieux, trop détraqué pour une aussi jolie femme que Glorvina. »

Et il n’en continuait pas moins à se promener à cheval avec elle, à lui copier des romances, à lui transcrire des vers sur des albums et à faire sa partie, le tout avec la plus extrême soumission ; car, dans les garnisons de l’Inde, les jeunes officiers n’ont point d’autre occasion de s’occuper, lorsqu’ils ne se sentent pas de goût pour la chasse à la bécassine et au cochon, ou pour les distractions du jeu, de la pipe ou de la bouteille.

Malgré les instances de sa femme et de sa belle-sœur, le colonel O’Dowd se refusa catégoriquement à interroger le major sur ses intentions définitives, pour le déterminer à mettre un terme aux lamentables tortures d’une innocente jeune fille. Le vieux soldat déclara très-nettement qu’il n’entendait entrer pour rien dans le complot.

« Hé, ma foi, disait-il, le major à son âge sait ce qu’il doit faire ; s’il avait bien envie de vous avoir pour femme, il saurait bien vous demander. »

D’autres fois il le prenait sur le ton de la plaisanterie, et disait que Dobbin, se trouvant encore trop jeune pour être à la tête d’une maison, avait écrit à sa maman une lettre pour lui en demander la permission. Loin de se prêter, du reste, au manége et aux intentions de ces dames, le brave Mick alla un jour jusqu’à avertir confidentiellement le major de prendre garde à lui et de se tenir sur la défensive.

« Attention, Dobbin, lui dit-il, attention, mon garçon ; ces femmes-là mitonnent quelque grand coup ; j’ai vu ma femme qui