Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/240

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vif plaisir ! Elle était deux fois plus belle que Becky, et cependant cette dernière l’avait complétement éclipsée. De toutes parts on se confondait en éloges sur mistress Rawdon ; on la comparait aux actrices les plus en renom et l’on s’accordait à dire avec quelque raison que si elle avait embrassé la carrière théâtrale elle serait arrivée certainement au premier rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix émue et vibrante s’éteignirent au milieu d’une tempête de bravos et de trépignements.

Aux plaisirs de la scène succéda le bal, et chacun à l’envi se disputa l’honneur de danser avec Rebecca ; elle était ce soir-là le point de mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu’il la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manières son entretien. L’âme de Becky débordait d’orgueil ; elle voyait déjà se presser devant elle la fortune, les distinctions, la renommée. Elle pouvait désormais disposer de lord Steyne comme d’un esclave, il ne quittait plus ses pas, daignait à peine adresser la parole à ses autres invités et réservait pour elle seule tous ses compliments, toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrétaire de M. le duc de La Jabotière. Si M. le duc s’abstint de danser avec elle, ce ne fut que par un sentiment de sa dignité personnelle et par égard pour son caractère diplomatique ; toutefois, il déclara à qui voulait l’entendre, qu’une femme qui savait parler et danser comme mistress Rawdon, aurait pu se présenter comme ambassadrice dans toutes les cours de l’Europe.

Appuyée sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin et attaché à son ambassade, elle s’élança au milieu du tourbillon de la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect de l’étiquette aussi loin que le diplomate français, le prince voulut aussi faire un tour de valse avec cette charmante créature ; le voilà donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les glands de ses bottes à revers et les diamants suspendus à sa veste de hussard voltigent autour de lui, jusqu’au moment où Son Excellence, tout hors d’haleine, se voit forcée de demander grâce. Papouchi-Pacha lui-même n’eût pas mieux demandé que de danser avec Becky, si la valse eût été un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on faisait cercle pour la voir danser, et