Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/252

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était presque devenu le modèle et l’exemple des vertus domestiques. Il avait abandonné le club et le billard et ne quittait plus la maison ; il accompagnait Becky dans toutes ses promenades en voitures et, coûte que coûte, il la suivait dans tous les salons. Toutes les fois que lord Steyne faisait sa visite à Curzon-Street, il était sûr d’y rencontrer le colonel. Quand Becky voulait sortir seule, ou qu’elle recevait des invitations sans qu’il y en eût pour son mari, celui-ci y mettait un veto absolu ; et dans ces occasions la voix du colonel prenait une expression qui commandait l’obéissance. La petite Becky paraissait charmée de ce redoublement de galanterie de la part de Rawdon, et, si parfois il était grondeur, elle ne lui rendait point la pareille. Dans le monde, comme dans le tête-à-tête, elle avait toujours pour lui un sourire sur les lèvres et veillait à tout ce qui pouvait contribuer à son plaisir ou à son divertissement. La lune de miel était passée depuis longtemps, et cependant c’était toujours de la part de Becky mêmes prévenances, même gaieté, même franchise et même confiance.

« Que je suis contente, lui disait-elle à la promenade, de vous avoir ici à mes côtés au lieu de cette vieille folle de Briggs ! Sortons toujours ainsi ensemble, mon cher Rawdon, que ce serait gentil et que nous serions heureux, si nous avions seulement un peu de fortune ! »

S’il s’endormait après dîner dans son fauteuil, il ne trouvait point en face de lui, à son réveil, une figure boudeuse, maussade et portant l’expression du reproche ; sa femme, au contraire, lui envoyait ses plus frais et ses plus caressants sourires, puis le couvrait de baisers et de tendresses. Alors il ne s’expliquait plus les soupçons qui avaient pu naître dans son cœur. Des soupçons ? oh, jamais ! ces doutes absurdes, ces craintes aveugles n’étaient que les fantômes d’une jalousie ridicule. Elle l’aimait avec ce même amour passionné qu’elle lui avait toujours témoigné, et, si elle marchait au milieu des triomphes du monde, il ne fallait en accuser que la nature, qui l’avait faite pour attirer les cœurs partout où elle se présentait. Y avait-il une femme capable de causer, de chanter ou de faire quoi que ce soit comme elle ? « Ah ! si seulement, se disait alors Rawdon, elle avait un peu de tendresse pour son fils ! » Mais la mère et le fils n’avaient point une inclination bien vive l’un pour l’autre.