Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/386

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nous avons fait paraître à la surface de l’eau les écailles hideuses du monstre ? Non, non ; jamais. C’est aux gens avides de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de l’onde pour contempler à leur aise les contorsions et les replis de cette queue visqueuse et gluante qui s’enroule autour des os broyés et des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu paraître à la clarté du jour rien qui puisse blesser les lois les plus sévères de la décence, du goût, des bonnes mœurs ? Le Tartufe le plus cafard de la Foire aux Vanités a-t-il jamais eu le droit de crier au scandale ? Quoi ! la syrène disparaît et se plonge dans l’élément liquide pour aller se repaître de cadavres, l’eau s’agite alors et se trouble sans que l’œil le plus curieux parvienne malgré de vains efforts, à distinguer les mystères que cache cette fange. C’est bien assez de contempler ces créatures redoutables lorsque sur leur rocher elles s’accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit donner la mort. Mais lorsqu’elles s’enfoncent et plongent dans l’élément qui les a vues naître, croyez-moi, il n’est pas bon d’examiner leurs évolutions sous-marines et d’assister à ces horribles festins, où ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de membres en lambeaux. De même Becky a disparu à nos regards pour quelque temps. À merveille, et nous ne perdons pas grand’chose à n’avoir pas à parler de ses faits et gestes pendant cette période.

Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux années qui suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-être certaines personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer à la bienséance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que méritent presque toutes les personnes qui sacrifient à de vains plaisirs les nobles inspirations du cœur et du devoir, reproches encore plus légitimes lorsque cette personne est une femme dans laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma part, je penche à croire que mistress Becky, inaccessible aux remords, se trouva pour un temps en proie à un sombre désespoir, et, prenant en quelque sorte sa personne en dégoût, n’eut plus aucun souci de sa réputation.

Ce n’est jamais du premier bond que l’on arrive au dernier degré de l’infamie et de la dégradation ; mais on y descend par une pente insensible en dépit de tous les efforts pour se retenir. C’est l’histoire du naufragé qui, cramponné longtemps à