Page:Thackeray - La Foire aux Vanites 2.djvu/77

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se mit à chanter une romance française d’une voix si émue et si caressante, que le noble lord, apprivoisé par la musique, ne tarda pas à aller la rejoindre, et, placé derrière elle, marqua les mouvements avec la tête.

Rawdon et son ami continuèrent à jouer à l’écarté jusqu’au moment où ils en eurent assez. Le colonel gagnait ; mais quelque considérables et fréquents que fussent ses gains, ces soirées, qui revenaient plusieurs fois par semaine, ne laissaient pas que d’ennuyer à la longue l’ex-dragon, qui, ne comprenant pas un mot à ce feu roulant de plaisanteries, traits couverts et allusions échangées dans ce cercle où sa femme régnait par son esprit et l’admiration qu’elle inspirait, se voyait réduit la plupart du temps à se tenir immobile sur sa chaise et silencieux comme une statue.

« Comment se porte le mari de mistress Crawley ? » tel était d’ordinaire le bonjour dont le saluait lord Steyne.

Telle était en effet sa profession reconnue dans le monde. Rawdon n’était plus le colonel Crawley, il était le mari de mistress Crawley.

Quant au petit Rawdon, si nous n’en avons rien dit depuis longtemps, c’est qu’il restait caché dans une mansarde située sous les combles de la maison, ou bien vivant à la cuisine au milieu des domestiques, sans que sa mère s’en souciât le moins du monde. Tout le temps que la bonne française resta au service de mistress Crawley, il passait ses journées avec elle ; et quand elle partit, le petit garçon poussa de tels hurlements dans sa chambre déserte, qu’une bonne qui couchait dans une pièce voisine alla le prendre, le mit dans son lit et parvint ainsi à le consoler.

Rebecca, milord Steyne et une ou deux autres personnes se trouvaient dans le salon à prendre le thé au retour de l’Opéra, lorsque les cris aigus du pauvre marmot firent retentir toute la maison.

« C’est mon petit chérubin qui pleure sa nourrice, dit mistress Crawley, sans se déranger aucunement pour aller voir ce qu’avait l’enfant.

— Et vous êtes si bonne mère que vous ne voulez pas le voir pleurer, dit lord Steyne d’un ton railleur.

— Bah ! répliqua mistress Crawley en rougissant légèrement, quand il sera las de pleurer il se décidera à dormir. »