Page:Thibaudet – Histoire de la littérature française.pdf/66

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défaillante : roman d’une vie manquée, qui est si exactement le contraire d’un roman manqué, que, durant un demi siècle, le roman psychologique en France a consisté à refaire, à étoffer, à varier, à moderniser ce récit tranquille et discret, où tout est dit, où sont éveillées des résonnances indéfinies.

Ce serait diminuer Adolphe que de le réduire à l’anecdote qui est à son origine -: les amours de Benjamin et d’Anna Lindsay. Adolphe est cette aventure, Adolphe est Constant, mais, dans Ellenore, Constant convoque presque toutes les femmes avec qui il a été lié ou marié, et d’abord, bien entendu, la plus illustre, à incarner une nature féminine éternelle. Comme Daphnis et Chloé est le roman de l’appel et de l’accord des sexes, Adolphe est le roman de leur bataille, écrit par un compatriote de Jomini.

Et par un contemporain de Napoléon. Car Adolphe est aussi le roman d’un esclavage consenti, et l’analyse de cet esclavage par un homme qui a la vocation de la liberté. Dès son enfance il a préféré la liberté à tout. Comme Amiel ou Secrétan, il a compris la liberté dans sa profondeur et son essence. Ses passions et ses coups de tête, eux-mêmes, eux surtout, s’expliquent par un refus critique de se donner. C’est en écartant la grande chaîne d’or qui lie l’homme aux êtres et aux choses, qu’il en est venu à traîner derrière lui tous ces morceaux de chaînes brisées et lourdes, raccommodées et ridicules.

Du même fonds, la politique l’a occupé. Sa passion et ses problèmes de la liberté intérieure lui communiquaient la passion et lui apportaient les problèmes de la liberté politique. C’est ce Constant qu’a connu son époque, celui dont les écrits et les discours constituèrent une place forte du libéralisme. On a cessé de les lire, parce que ces problèmes politiques, en pleine activité en 1830, sont résorbés, assimilés, dépassés, que les régimes issus du suffrage universel ont imposé une langue politique nouvelle. Et aussi parce qu’il y a chez Constant plus d’intelligence clarificatrice que d’intelligence créatrice. Ce même courant créateur, celui des Chateaubriand et des Tocqueville, manque plus encore à son grand ouvrage sur la Religion, qui devait être l’œuvre de sa vie. Sous la Restauration il a été l’apôtre de la liberté de la presse, et