Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume II.djvu/134

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ment un Prussien, mais un professeur. Il appartient à une corporation que mésestime M. Barrès. Il a de la lourdeur et de l’honnêteté, comme Charles Martin « le genre de distinction que peut avoir un professeur » enté sur le genre d’éducation que peut avoir un Allemand. M. Asmus venu de Kœnigsberg et Bouteiller venu de Paris font d’ailleurs aux jeunes Lorrains des deux côtés de la frontière un tort analogue : ils déracinent, dissocient, décérèbrent. Et M. Ehrmann à la caserne de Strasbourg, ce n’est pas seulement un Alsacien parmi des Allemands, c’est un homme bien élevé parmi des rustres. Mais enfin M. Barrès ne pouvait guère peindre les Barbares que du point de vue du moi, et les Allemands que du point de vue français.

Les Bastions de l’Est sont des ouvrages de guerre. Ils préparent les volumes de l’Âme Française et la guerre. L’œuvre du romancier est le massif solide d’où roulent avec une abondance inlassée la pierraille menue et la mitraille du journaliste. L’analyse cèdera la place à l’éloquence chaude et passionnée, et le nationalisme prendra avec la guerre sa corde d’airain, sa forme salubre d’éternelle violence : « La puissance germanique sera brisée, morcelée, ramenée à la raison, et les Allemands eux-mêmes, redevenus Saxons, Bavarois, Badois, protestants, catholiques et le reste, baiseront nos genoux en nous remerciant de les avoir guéris de leur coûteux délire collectif d’orgueil. Encore un effort ! Les données de cette grande lutte sont presque mathématiques et le résultat abstrait est certain : seulement les éventualités concrètes restent multiples et terriblement cruelles »[1]. Renan avait bien raison de voir dans les prophètes juifs les types du journalisme. Des terres foulées par l’ennemi dégagent les mêmes puissances de colère, les mêmes appels à la justice ; le prophétisme juif a gardé comme un sel une race immortellement vivante. Une âme nationale pas plus qu’une âme de poète ne peuvent vivre sans certaines fureurs sacrées.

Sous l’œil des Barbares M. Barrès prend conscience d’une culture lorraine qui reproduit dans ses grandes lignes, avec des traits ethniques, celle d’Un Homme Libre. Culture d’un pays frontière qui reçoit, filtre, discute à la française des sentiments germaniques, leur associe des sentiments français. « Je m’ennuierais vite d’un esprit soustrait aux influences du Rhin, et pourtant ce serait trop d’habiter directement sur ce fleuve. L’excellent, à mon goût, c’est de communiquer

  1. L’Union Sacrée.