Page:Thibaudet – Trente ans de vie française – Volume II.djvu/144

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surcharge d’émotions sans unité dont je défaille, et je songeai avec amertume qu’il est sur la terre mille paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il suffirait d’être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher des racines[1]. » Ces lignes du Jardin prennent le rythme du Qualis artifex pereo ! Se chercher des racines, se faire une âme hamadryade, c’est se ramener à un paradis étroit, c’est obtenir, par une discipline, sur la plus petite surface, la plus grande profondeur. Mais la discipline ne s’exerce bellement que si elle doit saisir avec vigueur quelque chose qui lui résiste. Dans l’arbre, la profondeur des racines et la vastitude du feuillage se développent ensemble et par le même acte. Dans l’homme, qui est même, chez M. Barrès, un candidat toujours imparfait à la dignité d’arbre, il semble que l’un doive être sacrifié à l’autre, et la vie intérieure prend son intérêt, son pittoresque ou son tragique, de la lutte entre ces deux directions, vers la profondeur, vers la lumière : « La curiosité ! c’est la source du monde, elle le crée continuellement ; par elle naissent la science et l’amour »[2]. Suit l’apologue du jeune Touchatout, qui, ayant goûté du levain, s’envole par la fenêtre paternelle. N’est-ce point lui que M. Barrès retrouvera, cheval ailé, sur l’Acrocorinthe ? Mais ce cheval ailé, le héros grec veut le retenir, le discipliner. Dès le Culte du Moi, M. Barrès réagissait avec une méfiance nerveuse contre le dilettantisme, l’éparpillement, la critique. Il avait souci de construire, de préparer des fondations avec méthode, de se chercher et non de se fuir, de n’accepter le divertissement qu’avec mauvaise conscience. « Pour un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé »[3]. Précisément ce vagabondage de l’imagination était peut-être le péril de M. Barrès, en puissance, en présence dans son intelligence, dans sa mobilité, dans le rapide et l’instable de ses associations. Il lui fallait pour frein le convertissement par l’examen intérieur. « J’ai horreur des apports du hasard, écrit-il dans le Voyage de Sparte, je voudrais me développer en profondeur plutôt qu’en étendue[4]. » « La curiosité

  1. Le Jardin de Bérénice, p. 65.
  2. ld., p. 8.
  3. Amori et Dolori sacrum, p. 63.
  4. Le Voyage de Sparte, p. 12.