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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/101

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LA MORT À VENISE

arche de marbre du Rialto. À ce spectacle le cœur du voyageur fut déchiré. Cette atmosphère de la ville, cette odeur fade de mer stagnante qu’il avait eu tant de hâte à fuir, il la respirait à présent à longs traits avec un douloureux attendrissement. Se pouvait-il qu’il eût ignoré, qu’il eût oublié combien son cœur était attaché à tout cela ? Ce matin, il s’était demandé avec un vague regret, un léger doute, si sa décision était bien justifiée ; maintenant ce doute se changeait en chagrin, en souffrance réelle, en détresse si amère que plusieurs fois elle lui fit monter des larmes aux yeux — comment l’eût-il imaginée telle ? Ce qui était si pénible à admettre, ce qui par moments lui paraissait absolument intolérable, c’était manifestement la pensée qu’il ne devait jamais revoir Venise et que ce départ était un adieu définitif. Puisqu’il avait constaté pour la deuxième fois que cette ville le rendait malade, puisque pour la deuxième fois il se voyait contraint de la quitter précipi-