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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/102

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LA MORT À VENISE

tamment, il devait évidemment la considérer désormais comme une résidence impossible, interdite, au-dessus de ses forces et où il eût été insensé de retourner une fois de plus. Il sentait même que, s’il partait maintenant, la honte et l’orgueil devaient l’empêcher de jamais revoir la ville bien-aimée, devant laquelle sa constitution l’avait deux fois trahi, et ce litige, cette lutte entre un penchant de son âme et ses forces physiques parut soudain à cet homme au retour d’âge tellement grave et pénible, la défaite physique si humiliante, si inadmissible, qu’il ne comprenait pas la résignation étourdie avec laquelle il avait résolu la veille de la subir et de l’admettre sans résistance sérieuse.

Cependant le bateau à vapeur approche de la gare, la souffrance et la perplexité grandissent jusqu’au désarroi. Ainsi tourmenté, il lui semble également impossible de partir et de revenir en arrière. Et dans cet état de déchirement il entre dans la station. Il est très tard,