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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/13

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LA MORT À VENISE

bach représente parfaitement l’intellectuel de l’ère impériale. Il est né, il a grandi dans une atmosphère d’« organisation ». Et alors qu’autrefois à Weimar on tâchait à élaborer la personne dans un esprit prométhéen, celui-ci ne vise plus qu’à l’organiser selon une conception quasi mécanique. Il partage la foi que l’on a autour de lui en une science de la vie — non plus un art : une science qui déciderait de la perfection humaine comme une entreprise bien menée déciderait du succès d’un produit chimique. Rien n’étant laissé au hasard, Aschenbach artiste pense créer l’art qu’il veut, selon les fins qu’il sait, par les moyens qu’il faut. Il réussit ainsi à forcer un temps la fortune, la gloire, le bonheur — puis l’édifice de son moi laborieusement monté s’écroule : il a suffi des yeux couleur d’aube d’un adolescent polonais pour que l’écrivain célèbre consente à mourir dans une Venise empestée et pleine de visions d’orgie. Pourtant Phaidros qui l’a entraîné à ce point désigne du doigt aux yeux de l’artiste qui meurt dans un état