Aller au contenu

Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/23

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
LA MORT À VENISE

tion de produire, trop peu enclin à se distraire pour goûter en dilettante le chatoiement du monde des apparences, il s’était jusque-là aisément contenté de l’image que chacun peut se faire de la surface du globe sans beaucoup bouger de son cercle, et la tentation ne lui était jamais venue de quitter le continent. Et puis, sa vie lentement commençait à décliner ; une appréhension d’artiste de ne pas finir, le souci de penser que l’horloge pourrait s’arrêter avant qu’il se fût réalisé et pleinement donné — tout cela devenant plus qu’un papillon noir que l’on chasse de la main — il avait presque entièrement arrêté les limites sensibles de son existence à cette belle ville, devenue sa ville, et au coin de campagne rude où il s’était installé dans la montagne, et où il passait les pluvieux étés.

D’ailleurs cette fantaisie qui venait de le prendre, si tard et si soudain, sa raison et une maîtrise de soi à laquelle il s’était exercé depuis son jeune âge, eurent vite fait de la modérer et de la