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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/26

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LA MORT À VENISE

ter plus loin son art, à lui donner des ailes, en emportant avec elle tout le plaisir, le ravissement que c’est de mettre en forme, d’exprimer ? Non pas que ce qu’il écrivait fût mauvais. En cela au moins résidait le privilège de l’âge, qu’à chaque moment, sans effort, il se sentait assuré de sa maîtrise. Mais celle-ci, alors que la nation lui rendait hommage, ne lui donnait à lui-même point de joie, et il avait l’impression que quelque chose, visiblement, faisait défaut à son œuvre, qu’elle ne portait plus la marque d’une fantaisie ardente à se jouer, née du plaisir d’écrire, et engendrant le plaisir de lire, mieux que ne sauraient le faire richesse et profondeur. Il redoutait l’été à la campagne, la solitude dans la petite maison, avec la servante qui lui préparait ses repas et le domestique qui les lui servait, redoutait les visages familiers des montagnes dont sommets et versants allaient recommencer de faire cercle autour de sa personne, lente au travail et morose. Il lui fallait une détente, un peu d’imprévu,