« Aschenbach, voyez-vous, a toujours vécu comme ceci » — et il montrait le poing gauche serré — « jamais comme ça » — et il laissait négligemment pendre la main droite sur le bras du fauteuil. L’observation portait juste ; le courage à vivre ainsi avait d’ailleurs d’autant plus de mérite qu’Aschenbach n’était rien moins que robuste, et qu’avec sa frêle nature il n’était pas tant né pour l’effort que voué à lui.
Dans son enfance les médecins avaient déconseillé le collège et on avait dû l’instruire à la maison. Grandi seul, sans camarades, il s’était pourtant de bonne heure rendu compte qu’il appartenait à une génération où était rare, non point le talent, mais le fond de santé dont le talent a besoin pour s’épanouir ― une génération où l’artiste a tôt jeté son plus beau feu et souvent se consume avant l’âge. Mais sa parole favorite était « tenir » ; dans son Frédéric le Grand, il n’avait pas tendu à autre chose qu’à la glorification de cet impératif où lui sem-