dans sa pudeur et serrant les dents tandis qu’épées et traits transpercent son corps immobile. Le mot était joli, spirituel, exact aussi, malgré qu’en apparence il insistât trop sur la note passive. Car se dresser en face du destin, et garder de la grâce dans les tourments, ce n’est pas seulement subir, c’est agir, triompher positivement, et la figure de saint Sébastien est le plus beau symbole, sinon de l’art en général, du moins de cet art-ci. À travers la fiction on reconnaissait dans les romans d’Aschenbach ces incarnations successives : l’homme qui se domine et a l’élégance de cacher aux regards du monde, jusqu’à la dernière minute, le mal qui le mine et sa ruine physiologique ; celui qui, attisant la bilieuse sensualité d’organes médiocres, sait tirer du feu qui couvait en lui une flamme pure et transposer triomphalement dans le plan de la beauté la laideur dont il était parti ; cet autre, blême et débile, qui puise au gouffre brûlant de l’esprit ce qu’il faut de force pour jeter
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LA MORT À VENISE