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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/43

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LA MORT À VENISE

raissait assez forte par rapport au corps plutôt délicat. Ses cheveux ramenés en arrière, clairsemés au sommet de la tête, drus et grisonnants aux tempes, encadraient un front haut, raviné et que l’on eût dit couvert de cicatrices. Le ressort doré de verres non cerclés entaillait à la racine un nez aquilin et ramassé. Ses lèvres à l’ordinaire se fermaient mollement, ou bien elles se contractaient, rétrécissant soudain la bouche, qu’il avait assez grande ; ses joues maigres étaient creusées de sillons et à son menton bien fait on voyait une fossette. On eût dit que le destin dans de graves occasions avait laissé sa griffe sur cette physionomie volontiers inclinée avec une expression de souffrance, alors qu’elle ne devait qu’à l’art un modelé qui tient ordinairement aux péripéties d’une existence agitée. De ce front avaient jailli les étincelantes réparties des entretiens de Voltaire avec Frédéric II au sujet de la guerre ; ces yeux, dont venait à travers le lorgnon un regard profond et las