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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/51

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LA MORT À VENISE

plaisanteries. « Comment cela se fait-il ? » se demanda Aschenbach en passant la main sur son front, et il ferma ses paupières qui lui faisaient mal, car il n’avait pas assez dormi. Il se trouvait entraîné hors du réel et comme engagé dans une aventure, un rêve où le monde changeait, subissait d’étranges déformations auxquelles il allait peut-être mettre un terme en posant un écran devant ses yeux avant de les lever à nouveau sur l’entourage. Mais à ce moment même il eut l’impression d’un flottement et, soudain pris d’une sotte peur, il regarda, vit que la coque lourde et sombre du bateau se détachait lentement du quai de pierre. Pouce à pouce, avançant et reculant sous l’effort de la machine, on voyait s’élargir entre quai et bateau la bande d’eau grasse et diaprée, et après de gauches manœuvres, le vapeur finit par tourner sa proue vers le large. Aschenbach alla s’asseoir à tribord où le bossu lui avait installé sa chaise longue, et un