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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/53

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LA MORT À VENISE

dont il n’arrivait à saisir ni les gestes, ni les paroles ; il finit par s’endormir.

À midi on le pria de passer pour le déjeuner dans la salle à manger en boyau sur laquelle s’ouvraient les cabines ; au bout opposé de la longue table il retrouva les commis et leur sénile compagnon attablés là depuis dix heures et buvant avec le joyeux capitaine. La chère était maigre et il expédia son repas. Il avait besoin de sortir, de regarder le ciel, de voir s’il n’y aurait pas une éclaircie sur Venise.

Il ne lui semblait pas qu’il pût en être autrement, car la ville l’avait toujours accueilli dans un nimbe de lumière, mais ciel et mer restaient chargés et livides, par instants il bruinait ; il se résigna à l’idée d’aborder du côté de la mer une Venise autre que celle qu’il découvrait autrefois en venant par terre. Il s’adossa au mât de misaine, laissant errer au loin son regard qui cherchait la terre. Il songeait à son enthousiaste et mélancolique jeunesse qui avait jadis vu surgir de ces