n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne. Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils, cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, du suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? Aschenbach s’en aperçut lorsqu’il se fut installé aux pieds du gondolier en face de ses bagages, soigneusement rassemblés à l’avant relevé de la gondole. Les bateliers continuaient à se quereller avec des gestes menaçants, des mots qui sonnaient dur à son oreille
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LA MORT À VENISE