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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/60

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LA MORT À VENISE

et dont le sens lui échappait. Mais le remarquable silence de la cité des eaux semblait accueillir les voix avec douceur, leur ôter du corps, les égrener à la surface du flot. Dans le port, il faisait chaud. Laissant jouer sur lui le souffle tiède du sirocco, détendu, abandonné dans les coussins au rythme de l’eau qui berce, le voyageur fermait les yeux, goûtait le plaisir doux et rare pour lui de se laisser aller. La traversée ne durera pas longtemps, pensait-il ; plût au ciel qu’elle durât toujours ! Et bercé par la gondole légère, il eut la sensation de glisser, d’échapper au tumulte et aux voix. Comme le silence grandissait autour de lui ! On ne percevait que le bruit des rames retombant en cadence et le clapotis des vagues fendues par l’avant de la barque qui se dressait bien au-dessus du niveau, noir, raide et taillé en hallebarde à son extrême pointe — et pourtant autre chose encore se faisait entendre, une voix mystérieuse… c’était le gondolier qui murmurait, parlait tout