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Page:Thomas Mann, la Mort à Venise, 1929.djvu/90

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LA MORT À VENISE

dant on semblait déjà s’inquiéter à son sujet ; déjà des voix de femmes l’appelaient des cabines, criant de nouveau ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois : « Tadziou ! Tadziou ! » Il revint, traversa les flots en courant, la tête haute, soulevant en écume l’onde qui résistait à ses jambes ; de voir cette forme vivante, à la fois gracieuse et rude dans sa prévirilité, se détacher sur l’horizon lointain du ciel et de la mer, surgir telle une figure divine et s’échapper, la chevelure ruisselante, de l’élément liquide, c’était un spectacle à inspirer des visions fabuleuses, quelque chose comme une poétique légende des âges primitifs, rapportant les origines de la beauté et la naissance des dieux. Aschenbach écoutait, les yeux clos, cet écho épique vibrant dans son âme : une fois de plus, il pensa qu’il faisait bon vivre là et qu’il allait rester.