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LES LIVRES NOUVEAUX

Poètes et Poèmes.

Le prix de poésie Jean-Moréas a été donné à Mlle Amélie Murat pour l’ensemble de ses poèmes, et c’est un juste hommage rendu à l’effort et à la personnalité d’un poète féminin dont les dons s’affirment, se complètent et s’élèvent à chaque nouveau livre. Solitude (Édit. du Pigeonnier, Maison du livre français), paru d’hier, est le huitième des recueils où l’unité d’inspiration donne sa force aux élans complets d’une âme à la fois très noble et très humaine. Depuis les stances timides exhalées D’un cœur fervent par l’auteur au début de sa carrière jusqu’aux pages violentes de l’avant-dernier recueil, Passion, en passant par le Sanglot d’Eve et les Chants de minuit, nous avons la révélation de l’une de ces vies intérieures très hautes qu’obsèdent le rêve inaccessible et les réalités enfuies. Les strophes liminaires de Solitude peuvent être gravées au fronton d’une œuvre :

    Je n’écris pas pour vous, les heureux, les tranquilles
    Dont la contemplation ne sait sortir de soi
    Que pour se retrouver en marge des idylles ;
    La douleur vous rebute et son chant vous déçoit ;
    Laissez ce livre, il est le plus triste qui soit.

Peu importe d’ailleurs au poète que l’appel ou le sanglot demeure inentendu.

    … Plus encor que pour personne au monde
    C’est pour moi que je chante, et mon chant hasardeux
    N’exige qu’une voix, un écho lui réponde.
    Les puissants désespoirs font le vide autour d’eux.
    Qu’importe, j’étais seule. En chantant, je suis deux.

La distinction dont vient d’être l’objet Mlle Amélie Murat témoigne que ses chants ont été entendus par d’autres que par elle seule. La technique de ce poète sert admirablement l’essor de sa pensée et s’adapte aux vibrations de son être. Ses nostalgies ont des échos dans le cœur d’autrui. L’art de Mlle Amélie Murat traduit, avec une sensibilité rayonnante, le grand débat éternel entre le doute et la foi, entre l’instinct de vie et l’attrait du néant. Dans cette lutte intime, il est des repos que marquent des pages de sérénité. Et vous aimerez ces vers dédiés à la terre natale d’Auvergne :

    Ma terre à moi, couleur d’une aile de palombe
    Quand sur les monts bleuis de la crête à la combe
    Le lent filet du soir se développe et tombe,
    Voici l’heure où saisir, seule, ton charme entier.

    Ce crépuscule tout pastoral qui ramène
    Charrois, gerbes, troupeaux et caravane humaine
    Vers la sécurité nocturne du domaine
    À dépeuplé le bois, le champ ou le sentier.

    Mais moi, ton inutile et fervente compagne,
    Je veux dormir entre l’étoile et la montagne.
    Ta fraîcheur me pénètre et ma chaleur te gagne ;
    Le grand secret de l’ombre est à nous de moitié.

    Ce choc mat sur la mousse humide à mon oreille
    Est-ce mon sang qui bat ou ta sève qui veille ?
    Je ne sais y tant leur onde est voisine ou pareille,
    Où commence ton règne, où mon destin finit.

On a bien fait de donner un beau prix de poète à Mlle Amélie Murat


L’Oasis sentimentale (Librairie de France) est l’œuvre d’une jeune poétesse égyptienne, Mlle Nelly Zananiri-Vaucher, éprise de culture latine et qui s’exprime avec la plus grande souplesse dans notre langue. Fille d’un haut fonctionnaire égyptien et d’un lettré, Mlle Zananiri-Vaucher fut la première bachelière française d’Alexandrie. Elle a fait de fructueux séjours intellectuels à Paris comme en divers pays d’Europe. Son premier volume de vers, le Jardin matinal, publié en 1920, témoigna d’une sensibilité très nuancée et plut par sa fraîcheur neuve. La seconde gerbe de poèmes qui nous est offerte, plus riche d’expression et plus chaude de passion, réfléchit la joie du retour en Égypte dans le décor millénaire de la vallée du Nil. La pièce liminaire chante cette émotion d’une âme qui reprend contact avec la terre natale.

    Quand je t’ai retrouvée avec mon cœur de femme,
    Toi que j’avais quittée avec un cœur d’enfant.
    J’ai compris que toujours les pays ont une âme
    Dont il faut découvrir le secret émouvant.

    J’ai compris qu’autrefois ma fougue impatiente
    Poussait vers l’Avenir ma curiosité ;
    Palpitante d’espoir, j’ai vécu dans l’attente,
    J’ai passé sans te voir auprès de ta beauté.

    Ainsi, l’âme inquiète et toujours incertaine,
    Séduite quelquefois par l’ombre de l’amour,
    J’ai longtemps ignoré le charme de tes plaines
    Qui déroulent au loin leurs paisibles contours.

    Maintenant je reviens à ton sol millénaire
    Avec un cœur plus mûr et des sens aiguisés,
    Et je peux m’éblouir de toute ta lumière
    Et vivre avec ferveur sous tes deux embrasés.

Les souvenirs du passage sous d’autres deux se fixent en d’autres poèmes qui révèlent — comme, par exemple, la Béguine — l’étonnante réceptivité d’un esprit et la curieuse adaptation d’un art. Mais peut-être, parmi toutes ces expressions lyriques dont aucune n’apparaît négligeable, aimera-t-on particulièrement le chant, si joliment oriental, des Trois Colliers.

Après l’année de la commémoration de la conquête algérienne, la présente année, qui sera celle de l’Exposition coloniale, continuera de nous valoir comme ces derniers mois des poèmes évocateurs des âmes et des ciels brillants. Rappelons les livres d hier en attendant ceux de demain.

Une anthologie des Poètes d’Oranie (Éditions Fonque, Oran) nous est offerte, qui ne groupe pas moins de vingt-cinq noms signant des œuvres imprégnées de l’amour et du parfum du pays des ksour, des palmiers et des femmes voilées. En d’autres recueils, la suggestion dés croquis et des bois originaux s’ajoute aux harmonies lyriques : ainsi dans l’Afrique ardente de M. Octave Charpentier (Éditions de ta Caravelle) et l’Orient de M. Charles Chesnelong, où l’auteur prolonge ses pèlerinages poétiques jusque vers les horizons d’Italie, de Grèce, de Turquie et de Judée. Pour les amoureux du bled et les amis de l’islam, M. Georges Rollon a groupé en divers cycles ses impressions du Sahara, de la Tunisie et de l’Égypte (Montauban, imprimerie Lormaud), tandis que M. Maurice Brillaud ciselle des sonnets évocateurs Dans les pourpres du Maughreb (Jouve, édit), que M. Louis Groisard, obtient le prix littéraire de Carthage grâce à ses Harmonies africaines savamment nuancées (Grande librairie universelle, 84. boulev. Saint-Michel, Paris) et que M. Henry Berton, l’auteur berriaud des Horizons proches, cède à l’attraction de l’Autre Rive et nous donne, dans ce recueil de poésies nord-africaines (Jouve, édit.), les notations exactes du charme à la fois ardent et nostalgique exercé par l’atmosphère de « la seconde France » sur ceux-là mêmes qui n’ont fait que la traverser.

Nous savons que l’Afrique a aussi ses poétesses : la regrettée Isabelle Eberhardt domine de son souvenir