Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol11.djvu/191

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chez lui, son cafetan, son pistolet, sa déclaration aux Rostov qu’il resterait à Moscou ; tout cela, non seulement n’aurait plus aucun sens mais serait méprisable et ridicule (à quoi Pierre était sensible) si, maintenant, il quittait Moscou comme les autres.

Comme il arrive toujours, l’état physique de Pierre concordait avec son état mental. La nourriture grossière, inaccoutumée, l’eau-de-vie qu’il avait bue ces jours-ci, la privation de vin et de cigares, le linge sale non changé, deux nuits sans sommeil sur un divan trop court, tout cela soutenait Pierre dans un état d’excitation voisin de la folie.

Il était deux heures de l’après-midi. Les Français rentraient déjà à Moscou ; Pierre le savait mais au lieu d’agir il ne pensait qu’à son entreprise, à ses moindres détails futurs. Dans ses rêves, Pierre, ne se représentait bien ni le moyen même de porter le coup, ni la mort de Napoléon, mais, avec une clarté extraordinaire et un plaisir triste, il se représentait sa propre perte et son courage héroïque.

« Oui, moi seul, pour tous, je dois commettre cela ou périr, pensait-il. Oui, je m’approcherai… et ensuite, tout d’un coup… Avec le pistolet ou avec le poignard ? C’est indifférent : « Ce n’est pas moi, mais la main de la Providence qui te punit, » dirai-je. (Pierre pensait prononcer ces paroles