Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol11.djvu/254

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— Passez là-bas, ils sont là-bas. Oui, c’est elle. Elle ne faisait que pleurer. Non, pas là, ici, dit de nouveau la femme.

Mais Pierre ne l’écoutait plus. Depuis quelques secondes il ne quittait pas des yeux ce qui se passait près de lui. Il regardait la famille arménienne et deux soldats français qui s’en étaient approchés. L’un d’eux, un homme petit, aux mouvements vifs, était habillé en capote bleue ceinte d’une corde. Il était coiffé d’un bonnet et ses pieds étaient nus. L’autre, qui frappait particulièrement Pierre, était maigre, blond, grand, voûté, aux mouvements lents, à l’expression idiote. Il portait une capote de frise, des pantalons bleus et de hautes bottes déchirées. Le Français, petit, sans bottes, en capote bleue, s’approcha des Arméniens en disant quelque chose, saisit les jambes du vieux et se mit à lui arracher ses bottes. L’autre s’était arrêté en face de la belle Arménienne et, silencieux, immobile, les mains dans ses poches, la regardait.

— Prends, prends l’enfant, prononça Pierre d’un ton impérieux en tendant la fillette à la femme. Tu la leur rendras. Prends-la, lui cria-t-il presque, en asseyant par terre la fillette qui criait ; et de nouveau il regarda le Français et la famille arménienne. Le vieux était déjà sans bottes. Le petit Français venait de lui enlever la dernière et les frappait l’une contre l’autre. Le vieux sanglotait quelque chose.