Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol13.djvu/294

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débauchés font figurer des tableaux passionnés pour réchauffer leur imagination fatiguée et usée et, en même temps, j’éprouvais la joie que doit éprouver l’homme qui a vu ce que personne n’a jamais vu avant lui.

Pendant longtemps je ne pus me rendre compte de l’impression que j’avais éprouvée, bien que je la comprisse pour celle qui, dans l’âge mûr, élève, ouvre les horizons supérieurs de la vie, force à renoncer à l’ancien et à s’adonner tout entier au nouveau. Le lendemain, je ne croyais pas encore à ce que j’avais ressenti la veille. Il me semblait si étrange qu’un enfant de paysan, sachant à peine lire et écrire, pût manifester une force consciente artistique telle que Goethe même ne peut l’atteindre au plus haut degré du développement. Il me semblait si étrange et si vexant que moi, l’auteur de l’Enfance, moi qui ai obtenu un certain succès, à qui le public russe éclairé a reconnu du talent, que moi, au point de vue artistique, non seulement je ne pusse ni guider ni aider Siomka et Fedka, âgés de onze ans, mais qu’avec peine, et encore aux moments heureux de l’inspiration, je fusse en état de les suivre et de les comprendre. Cela me semblait si étrange que je ne pouvais croire à ce qui s’était passé la veille.

Le lendemain, nous nous mîmes à continuer la nouvelle. Quand je demandai à Fedka s’il avait pensé à la suite, et ce qu’il comptait faire, lui, sans