Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/173

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rais-je le mieux te faire saisir ma pensée ? dit Serpoukhovskoï qui aimait les comparaisons. Attends ! Attends ! Oui, c’est cela… Il est impossible si l’on porte un fardeau de faire usage de ses mains, à moins que le fardeau ne soit lié sur le dos ; il en est ainsi du mariage ; et je n’ai pas tardé à m’en apercevoir. Mes mains, tout d’un coup, sont devenues libres. Si au contraire on s’embarrasse d’un fardeau en dehors du mariage, on s’emprisonne les mains et on devient incapable de faire quoi que ce soit. Regarde Mazankov, regarde Kroupov… Ils ont gâché leur carrière ; et d’où vient le mal, sinon des femmes ?

— Mais quelles femmes ! dit Vronskï, se rappelant l’aventurière française et l’actrice auxquelles étaient liés ces deux hommes.

— Plus la position sociale de la femme est élevée, plus le danger est grand. Il ne s’agit plus en effet de traîner un fardeau avec les mains, mais bien de l’arracher à un autre.

— Tu n’as jamais aimé ! dit Vronskï en regardant devant lui et en songeant à Anna.

— Peut-être, mais souviens-toi de ce que je te dis. Sache encore que toutes les femmes sans exception sont plus matérielles que les hommes. La conception que nous avons de l’amour est grandiose, la leur au contraire est terre à terre.

— Tout de suite, nous venons tout de suite ! fit-il au valet qui entrait.