Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/176

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abaissa ses jambes, les croisa, et palpa le mollet de celle qui avait été contusionnée la veille dans sa chute, puis se rejetant au fond de la voiture, il aspira plusieurs fois à pleins poumons.

« C’est bon ! oui, c’est bon de vivre ! » se dit-il. Il avait déjà maintes fois éprouvé cette sensation agréable d’être, jamais pourtant avec une pareille intensité. La légère douleur qu’il ressentait dans sa jambe robuste, lui était à ce moment agréable ; il éprouvait même un réel plaisir à se sentir respirer. Cette claire et froide journée du mois d’août, qui impressionnait si péniblement Anna, le stimulait au contraire et rafraîchissait son visage et son cou échauffés par la réaction des ablutions. Le parfum qui s’exhalait de ses moustaches, soigneusement lustrées à la brillantine, lui semblait particulièrement agréable dans cet air frais. Tout ce qu’il voyait à travers les vitres de la voiture, tout dans cette atmosphère douce et pure sous les pâles rayons du soleil couchant lui causait une impression de fraîcheur, de gaîté et de force aussi prononcée que celle qu’il ressentait en lui-même ; les toits des maisons brillaient à l’occident, les contours des haies et des bâtiments se faisaient moins nets, les passants et les voitures devenaient rares, les arbres et les plantes semblaient figés dans leur immobilité, les champs de pommes de terre alignaient leurs sillons longs et réguliers, et les ombres des maisons, des arbres et des buissons