Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/362

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jeune fille qui ne se marie pas trouve toujours à s’occuper dans la famille.

Il le prouvait en constatant qu’aucune famille ne peut se passer d’aide, et que, dans chaque famille, pauvre ou riche, il y a toujours soit des bonnes payées, soit des parentes.

— Non, dit Kitty en rougissant mais le regardant de ses yeux francs : une jeune fille peut être dans une situation telle qu’elle ne puisse, sans humiliation, entrer dans une famille, et elle-même…

Il comprit l’allusion.

— Ah ! oui, dit-il, oui, oui, vous avez raison.

Et il comprit tout ce que pendant le dîner Pestzov voulait prouver en parlant de la liberté des femmes, seulement parce qu’il voyait dans l’âme de Kitty la crainte du célibat et de l’humiliation. Son amour le rendit clairvoyant, et aussitôt il renonça à ses raisons.

Ils se turent. Elle continuait à tracer des lignes sur la table ; ses yeux brillaient. Lévine, s’abandonnant à ses impressions, sentait grandir son bonheur.

— Ah ! j’ai sali toute la table, dit-elle en posant la craie ; et elle fit un mouvement pour se lever.

« Comment rester seul sans elle ? » pensa-t-il avec effroi, et il prit la craie.

— Attendez, dit-il, s’approchant de la table. Il y a longtemps que je voulais vous demander quelque chose.