Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/372

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— Ma vie aussi a toujours été extraordinaire ! Depuis mon enfance… commença-t-il les yeux brillants, évidemment gagné par l’enthousiasme de Lévine, contagieux comme le bâillement.

Mais à ce moment une sonnette retentit. Egor partit et Lévine resta seul. Il avait peu mangé au dîner ; chez Sviajskï il avait refusé le thé et le souper, mais il ne pouvait même penser à manger. Bien qu’il n’eût pas dormi de la nuit précédente, il n’éprouvait nullement le besoin de se reposer. Dans sa chambre il faisait froid, néanmoins la chaleur l’étouffait. Il ouvrit les deux vasistas et s’assit sur la table, en face. Derrière les toits couverts de neige on apercevait une croix ciselée, et plus haut le triangle de la constellation du Cocher, avec l’étoile jaune pâle la Chèvre. Tout en regardant tantôt la croix, tantôt les étoiles, il aspirait l’air glacial qui pénétrait régulièrement dans la chambre et suivait comme dans un rêve les images qui passaient dans son imagination. Il était plus de trois heures quand il entendit des pas dans le corridor ; il regarda à la porte : c’était un joueur qu’il connaissait, Miaskine, qui rentrait du cercle. Il marchait en toussotant, l’air sombre, les sourcils froncés. « Pauvre malheureux ! » pensa Lévine ; et des larmes de tendresse et de pitié pour cet homme lui montèrent aux yeux. Il aurait voulu lui parler, le consoler, mais, se souvenant qu’il était en chemise, il revint s’asseoir près des vasistas pour se baigner