Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol16.djvu/94

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prairie en un mot avec ses chars lointains, tout cela s’agitait et se balançait aux sons de cette chanson sauvage, pleine de gaieté, accompagnée de sifflets et de cris. Lévine enviait cette gaieté saine. Il aurait voulu prendre part à la manifestation de cette joie, mais il ne pouvait que s’allonger, regarder et écouter. Quand il cessa de les voir et de les entendre, il fut saisi du sentiment pénible de son isolement, de son oisiveté, de son hostilité envers ce monde.

Quelques-uns d’entre ces paysans, ceux-là même qui avaient le plus discuté avec lui au sujet du foin, ceux qu’il avait offensés ou ceux qui voulaient le tromper, le saluaient gaiement, ne montrant et n’ayant en fait contre lui aucune animosité ; non seulement ils n’avaient pas de remords de l’avoir voulu tromper, mais ils ne s’en souvenaient même pas. Tout cela s’était évanoui dans le rude travail accompli en commun. Dieu qui leur avait donné ce jour leur avait en même temps dispensé les forces dont ils avaient besoin, et ce jour et ces forces ils les avaient consacrées au travail qu’ils considéraient comme leur récompense. Quels seraient ensuite les fruits du travail et à qui reviendraient-ils ? C’étaient là des questions secondaires et mesquines auxquelles ils ne s’arrêtaient pas.

Lévine, bien souvent, avait été pris d’admiration pour cette vie, il avait alors éprouvé un sentiment d’envie pour ces hommes ; mais ce jour-là, pour la