Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/212

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me dévoraient, j’éprouvais un grand plaisir. Au moment de la pleine lune, souvent je passais des nuits entières assis sur mon matelas, et je regardais les lumières et les ombres, j’écoutais le silence et les sons, rêvant à diverses choses, surtout au bonheur poétique, voluptueux, qui me semblait alors le plus grand bonheur de la vie, et que je regrettais de ne pouvoir jusqu’ici que m’imaginer. Parfois, dès que tous s’étaient dispersés, que les lumières du salon étaient dans les chambres d’en-haut, qu’on entendait les voix des femmes et le bruit des fenêtres s’ouvrant et se fermant, j’allais dans la galerie et je marchais là, en écoutant avidement tous les bruits de la maison qui s’endormait. Tant qu’il y a un faible espoir, le moins fondé, d’obtenir, même incomplet, le bonheur dont je rêve, je ne puis encore, avec calme, construire pour moi ce bonheur imaginaire.

À chaque bruit de pas nus, à chaque toux, à chaque soupir, à chaque bruit de fenêtre, à chaque frou-frou de robe, je saute du lit, j’écoute en cachette, je fixe mes regards et sans aucune cause évidente je commence à être ému. Mais voilà les feux qui disparaissent des fenêtres, le bruit des pas et des conversations fait place au ronflement ; le gardien de nuit commence à frapper ses planchettes, le jardin est devenu plus sombre et plus clair dès qu’ont disparu les lignes de lumière rouge des fenêtres. La dernière lumière de l’office vient dans l’antichambre et projette une raie lumi-