Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol26.djvu/121

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nous arrangeons notre vie de façon à le rendre tel. En regardant aussi du côté de notre vie, de la vie des riches, j’ai constaté que tout ce qu’on y regarde comme le bien consiste à se débarrasser des pauvres, autant que possible, ou quelque chose de semblable. En effet toutes les aspirations de notre vie riche, en commençant par la nourriture, les vêtements, l’appartement, la propreté, jusqu’à l’instruction, tout a pour but principal notre éloignement des pauvres ; et pour cette distinction, pour établir un mur qui nous sépare des pauvres, nous dépensons au moins les neuf dixièmes de notre fortune.

La première chose que fait l’homme enrichi, c’est de ne plus manger à la même gamelle ; il prépare le couvert et se sépare de la cuisine et des domestiques.

Il nourrit bien aussi ses domestiques pour que l’eau ne leur vienne pas à la bouche en voyant ses aliments, mais il mange seul. Cependant comme il est désagréable de manger seul, il invente ce qu’il peut pour améliorer sa nourriture, pour orner sa table ; et même la façon de présenter la nourriture (le dîner), devient un sujet d’ambition, d’orgueil ; le choix des aliments devient pour lui le moyen de se séparer des autres gens. Il est impossible au riche d’inviter à sa table un pauvre ; il faut savoir conduire une dame à table, saluer, se tenir, manger, se rincer la bouche, et seuls