Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol26.djvu/133

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qui m’expliqua ma honte devant la femme du cuisinier et devant tous les pauvres auxquels je donnais et donne de l’argent.

En effet, qu’était-ce que cet argent que je donnais aux pauvres et que la femme du cuisinier pensait que je lui donnais ? Le plus souvent c’était une si minime partie de mon argent qu’il était même impossible de l’exprimer par un chiffre pour Siméon et la femme du cuisinier. C’est, en général, un millionnième ou à peu près ! Je donne si peu que l’argent que je distribue ne peut m’être une privation : c’est seulement un plaisir qui m’amuse à mes heures. La femme du cuisinier l’avait compris ainsi. Si je donne un rouble ou vingt kopeks à celui qui vient de la rue, alors pourquoi ne lui donnerais-je pas également un rouble ? Pour la femme du cuisinier cette distribution d’argent est la même chose que la distribution de pain d’épices que font les seigneurs au peuple. C’est l’amusement de gens qui ont un argent fou. J’avais honte parce que l’erreur de la femme du cuisinier me montrait nettement cette opinion qu’elle et tous les gens pauvres doivent avoir sur mon compte : « Il jette un argent fou ! c’est-à-dire de l’argent qui n’est pas acquis par le travail ».

En effet, d’où vient mon argent, comment est-il chez moi ? J’en ai reçu une partie des terres qui me viennent de mon père : le paysan a vendu sa dernière brebis, sa vache pour me le donner ; une