Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol26.djvu/98

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qu’elle avait fait sur moi une impression terrible.

L’impression que j’avais éprouvée dans la maison de Liapine, au premier moment, m’avait fait sentir l’horreur de ma vie. Ce sentiment était sincère et très vif. Mais, malgré sa sincérité et sa force, les premiers temps, j’étais si faible que j’étais effrayé du changement de vie que me dictait ce sentiment, et je m’abandonnai aux compromis. Je croyais ce que tous me disaient, ce que tous disaient depuis que le monde existe, à savoir que dans le luxe et la richesse, il n’y a rien de mauvais ; que c’est organisé ainsi par Dieu ; qu’on peut, en continuant à vivre dans le luxe, aider les besogneux. Je le croyais et voulais agir ainsi, et j’avais écrit un article où j’appelais à mon aide tous les riches. Tous les gens riches reconnurent l’obligation morale de m’approuver, mais évidemment ils ne le désiraient pas, ou ne pouvaient rien faire, ni donner pour les pauvres. Je commençai à visiter les pauvres et je constatai ce que je n’attendais nullement : d’un côté j’ai vu dans ces antres, comme je les appelais, des hommes que je ne pouvais aider parce que c’étaient des ouvriers habitués au travail, aux privations et par conséquent beaucoup plus fermes que moi dans la vie, d’autre côté, des malheureux que je ne pouvais aider parce qu’ils étaient tels que moi.

La plupart des malheureux que je voyais l’étaient seulement parce qu’ils avaient perdu la capacité,