Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/415

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Le blessé se tut et seulement de temps en temps poussait quelques gémissements : » Oh ! c’est ma mort ! oh ! mes frères ! »

Quand il fut dans la voiture, il cessa même de gémir et je l’entendis prononcer quelques paroles aux camarades, probablement : adieu, d’une voix basse mais distincte.

Pendant le combat, personne n’aime à regarder les blessés, et instinctivement, me hâtant de m’éloigner de ce spectacle, j’ordonnai de le transporter plus vite à l’ambulance et m’approchai du canon. Mais quelques minutes après, on me dit que Velentchouk m’appelait et je rejoignis la voiture.

Au fond de la voiture, se cramponnant des deux mains au bord, gisait le blessé. Son visage, sain, large, en quelques secondes s’était tout à fait transformé. Il semblait amaigri et vieilli de plusieurs années. Ses lèvres étaient pincées, pâles, contractées par une tension visible. L’expression hâtive et béate de son regard faisait place à une lueur brillante et calme, et sur le front et le nez ensanglantés se voyaient déjà les traces de la mort.

Bien que le moindre mouvement lui causât des souffrances insupportables, il me demanda de lui ôter de sa jambe gauche le tcheresok [1] avec l’argent.

  1. Tcheress (diminutif tcheresok) ; c’est une bourse en forme de ceinture, que les soldats portent ordinairement au dessous du genou. (Note de l’Auteur.)